ALICE SOUS TERRE CHAPITRE PREMIER Assise à côté de sa soeur sur le talus, Alice commençait à être fatiguée de n'avoir rien à faire. Une fois ou deux, elle avait jeté un coup d'oeil sur le livre que lisait sa soeur; mais il n'y avait dans ce livre ni images ni dialogues : " Et, pensait Alice, à quoi peut bien servir un livre sans images ni dialogues. Elle était donc en train de se demander (dans la mesure du possible, car la chaleur qui régnait ce jour-là lui engourdissait quelque peu l'esprit) si le plaisir de tresser une guirlande de pâquerettes valait la peine de se lever pour aller cueillir les pâquerettes, lorsqu'un lapin blanc aux yeux roses vint à passer auprès d'elle en courant. Il n'y avait là rien de particulièrement remarquable; et Alice ne trouva pas non plus très extraordinaire d'entendre le lapin dire à part soi : " Oh, là là! Oh, là, là! Je vais être en retard. " (Lorsqu'elle y repensa par la suite, elle admit qu'elle eût dû s'en étonner, mais, sur le moment, cela lui parut tout naturel); pourtant, quand le lapin s'avisa de tirer de son gousset une montre, de consulter cette montre, puis de se remettre à courir de plus belle, Alice se dressa d'un bond, car l'idée lui était tout à coup venue qu'elle n'avait jamais vu de lapin pourvu d'un gousset, ou d'une montre à tirer de celui-ci. Brûlant de curiosité, elle s'élança à travers champs à la poursuite de l'animal, et elle eut la chance de le voir s'engouffrer dans un large terrier qui s'ouvrait sous la haie. Un instant plus tard elle s'y enfonçait à son tour, sans du tout s'inquiéter de savoir comment elle en pourrait ressortir. Le terrier était creusé d'abord horizontalement comme un tunnel, puis il présentait une pente si brusque et si raide qu'Alice n'eut même pas le temps de songer à s'arrêter avant de se sentir tomber dans ce qui semblait être un puits très profond. Il faut croire que le puits était très profond, ou alors la chute d'Alice était très lente, car, en tombant, elle avait tout le temps de regarder autour d'elle et de se demander ce qu'il allait se produire. D'abord, elle essaya de regarder en bas pour se rendre compte de l'aspect des lieux où elle allait arriver, mais il faisait trop sombre pour y rien voir; ensuite, observant les parois du puits, elle remarqua qu'elles étaient recouvertes de placards et d'étagères : de place en place étaient accrochées des cartes géographiques et des gravures. Elle saisit au passage un pot sur l'une des étagères : il portait l'inscription " Marmelade d'oranges ", mais, au grand désappointement d'Alice, il était vide. Elle n'osait le laisser choir, de crainte de tuer quelqu'un qui se fût trouvé au-dessous d'elle; aussi fit-elle en sorte de le déposer dans l'un des placards devant lesquels elle passait en tombant. " Eh bien! se dit Alice, après une pareille chute, je n'aurai plus peur de tomber dans l'escalier! Comme on va me trouver courageuse, à la maison! Ma foi, désormais, même si je dégringole du haut du toit, je ne dirai rien! (Cela avait de fortes chances d'être vrai, en effet.) Elle tombait, tombait, tombait. Cette chute ne prendrait-elle donc jamais fin ? " Je me demande de combien de kilomètres, à l'instant présent je suis déjà tombée ? dit-elle à haute voix. Je dois arriver quelque part aux environs du centre de la terre. Voyons : cela ferait, je crois, une profondeur de six mille kilomètres... (car, voyez-vous, Alice avait appris quelque chose de ce genre dans ses leçons d'écolière et, bien que l'occasion de montrer son savoir fût assez mal choisie, attendu qu'il n'y avait personne pour l'entendre, elle trouvait excellent de le répter)... Oui, c'est bien là la distance, mais alors je me demande àà quelle Longitude ou Latitude je suis arrivée (Alice n'avait aucune idée de ce qu'étaient Longitude ou Latitude, mais elle trouvait que c'étaient là de jolis mots impressionnants à prononcer). " Je me demande, reprit-elle bientôt, si je vais traverser la terre de part en part ! Comme ce serait drôle de ressortir parmi ces gens qui marchent la tête en bas! Mais il me faudrait alors leur demander le nom du pays, bien sûr. Pardon, Madame, sommes-nous en Nouvelle-Zélande ou en Australie ? " - et elle tenta d'accompagner ces paroles d'une révérence (imaginez ce que peut être la révérence d'une personne qui tombe dans le vide! Croyez-vous que vous pourriez faire une révérence si vous étiez dans ce cas ?). " Et la dame pensera que je suis une petite fille bien ignorante! Non, il vaudrait mieux ne rien demander; peut-être verrai-je le nom du pays écrit quelque part. " Cependant elle tombait, tombait, tombait. Il n'y avait rien d'autre à faire; aussi Alice bientôt se remit-elle à parler : " Je vais beaucoup manquer à Dinah, ce soir, c'est certain! (Dinah c'était la chatte.) J'espère que l'on n'oubliera pas de lui donner, à quatre heures, sa soucoupe de lait ! Dinah, ma chérie, comme je voudrais t'avoir ici avec moi! Il n'y a pas de souris dans les airs, je le crains, mais tu pourrais toujours attraper une chauve-souris, et cela ressemble fort, vois-tu, à une souris. Au fait, les chats mangent-ils les chauves-souris ? je me le demande. " A ce moment, Alice, qui commençait à somnoler, se mit à se répéter comme en songe : " Les chats mangent-ils les chauves-souris ? Les chats mangent-ils les chauves-souris ? " Et parfois -. " Les chauves-souris mangent-elles les chats ? " Car, étant incapable de répondre à aucune des deux questions, peu importait qu'elle se posât l'une ou l'autre. Elle comprit qu'elle était en train de s'assoupir, et elle venait de commencer de rêver qu'elle se promenait la main dans la main avec Dinah en lui demandant très sérieusement : " Allons, Dinah, ma chérie, dis-moi la vérité: As-tu jamais mangé une chauve-souris?", quand soudain, patatras! elle s'affala sur un tas de branchages et de feuilles mortes, et sa chute prit fin. Alice, qui ne s'était pas fait le moindre mal, se remit sur pied tout aussitôt: elle leva la tête pour porter ses regards vers le haut, mais il faisait tout noir; devant elle il y avait derechef un long couloir, et le lapin blanc était toujours en vue, descendant ce couloir, ventre à terre. Il n'y avait pas un instant à perdre : Alice s'élança à toutes jambes à sa poursuite, et put tout juste l'entendre dire, au moment où il disparaissait dans un tournant : " Par mes oreilles et mes moustaches, comme il se fait tard! " Elle prit le tournant après lui, et, instantanément, se trouva dans une longue salle basse, qu'éclairait une rangée de lampes suspendues au plafond. Il y avait des portes tout autour de la salle, mais ces portes étaient toutes fermées à clef; et lorsque Alice l'eût parcourue dans les deux sens et eût en vain tenté de les ouvrir l'une après l'autre, elle revint tristement vers le milieu de la salle en se demandant comment elle en pourrait ressortir. Soudain elle se trouva devant une petite table à trois pieds, toute de verre massif; il n'y avait rien dessus, si ce n'est une minuscule clef d'or, et la première pensée d'Alice fut que cette clef devait ouvrir l'une des portes de la salle; mais, hélas! les serrures étaient-elles trop grandes, ou la clef trop petite ? Toujours est-il que cette clef n'ouvrait aucune des portes. A la fin, pourtant, Alice découvrit une portière qu'elle n'avait pas encore remarquée et, derrière cette portière, il y avait une petite porte haute de quarante centimètres environ -. elle présenta la petite clef d'or devant le trou de la serrure et constata qu'elle y pénétrait! Alice ouvrit la porte et vit qu'elle donnait, par un étroit passage, pas plus large qu'un trou à rat, sur le jardin le plus adorable que l'on pût rêver. Comme elle eût voulu sortir de cette sombre salle et se promener parmi ces parterres de fleurs aux couleurs éclatantes et ces fraîches fontaines! Mais elle ne pouvait même pas passer la tête par le chambranle: " Et quand bien même ma tête y passerait, se dit la pauvre Alice, cela ne me servirait pas à grand-chose puisque mes épaules ne la suivraient pas. Oh! que je voudrais pouvoir rentrer en moi-même comme un télescope! Je crois que j'y parviendrais, si seulement je savais comment m'y prendre pour commencer. " C'est que, voyez-vous, tant d'événements extraordinaires venaient de se produire, qu'Alice en arrivait à penser que rien, ou presque, n'était véritablement impossible. Il n'y avait rien d'autre à faire, aussi revint-elle vers la table, dans le vague espoir d'y trouver une autre clef, ou, tout au moins, un manuel indiquant la marche à suivre pour faire rentrer les gens en eux-mêmes comme des télescopes : cette fois, elle trouva sur la table un petit flacon - " qui, à coup sûr, n'y était pas tout à l'heure ", se dit Alice - pourvu, autour de son goulot, d'une étiquette de papier portant les mots BOIS-MOI, magnifiquement imprimés en gros caractères. C'était bien joli de dire " bois-moi ", " mais je vais regarder d'abord, se dit la sage petite Alice, pour voir si le mot " poison " y est, ou non, mentionné ". Car elle avait lu plusieurs charmantes petites histoires où il était question d'enfants brûlés vifs, ou dévorés par des bêtes sauvages, ou victimes d'autres mésaventures, parce qu'ils n'avaient pas voulu se souvenir des simples avertissements que leurs amis leur avaient donnés, ignorant, par exemple, que si vous allez dans le feu, cela vous brûle, et que si vous vous coupez le doigt très profondément avec un couteau, cela saigne généralement, et elle n'avait pas oublié non plus que si l'on boit le contenu d'une bouteille portant l'inscription " poison ", il est à peu près certain que l'on aura des ennuis, tôt ou tard. Néanmoins, ce flacon-là ne portant assurément pas l'inscription " poison ", Alice se hasarda à en goûter le contenu, et, l'ayant trouvé délicieux (il avait, en fait, un goût de tarte aux cerises, mêlé à des saveurs de crème à la vanille, d'ananas, de dinde braisée, de caramel et de rôties au beurre), elle eut tôt fait de l'avaler jusqu' la dernière goutte. " Quelle drôle de sensation! fit Alice. On dirait que je rentre en moi-même comme un télescope. " C'était exact : elle ne mesurait plus maintenant que vingt-cinq centimètres, et son visage s'éclaira à la pensée qu'elle avait à présent la taille qu'il fallait pour franchir la petite porte et pénétrer dans l'adorable jardin. Pourtant, elle attendit quelques minutes encore pour voir si elle allait continuer de rapetisser : cela l'inquiétait un peu : " Car, voyez-vous, se disait Alice, je pourrais bien finir par me réduire à néant, telle une bougie. Je me demande de quoi j'aurais l'air, alors ? " Et elle essaya d'imaginer à quoi ressemble la flamme d'une bougie après qu'on l'a soufflée, car elle ne se souvenait pas d'avoir vu jamais rien de semblable. Pourtant, comme il ne se passait rien, elle décida d'aller dans le jardin sans plus attendre, mais, hélas! pauvre Alice! en arrivant devant la porte, elle s'aperçut qu'elle avait oublié la petite clef d'or, et, quand elle revint vers la table la chercher, elle comprit qu'il lui était impossible de l'atteindre : elle la voyait distinctement à travers la dalle de verre, et elle essaya d'escalader l'un des pieds de la table, mais il était trop lisse; et quand ses vaines tentatives l'eurent épuisée, la pauvre enfant s'assit par terre et fondit en larmes. " Allons! à quoi bon pleurer comme cela! se dit avec sévérité Alice. Je te conseille de cesser sur-le-champ! " Elle avait l'habitude de se donner de très bons conseils et il lui arrivait de se morigéner si fort que les larmes lui en venaient aux yeux, et elle se rappelait même avoir essayé une fois de se tirer les oreilles parce qu'elle avait triché au cours d'une partie de croquet qu'elle jouait contre elle-même (car cette singulière petite fille aimait beaucoup à faire semblant d'être deux personnes). Mais il est inutile à présent, se dit la pauvre Alice, que je fasse semblant d'être deux! Alors qu'il reste à peine assez de moi-même pour faire une seule personne digne de ce nom l " Bientôt son regard tomba sur une petite boîte d'ébène que l'on avait posée sous la table : elle l'ouvrit et trouva dedans un très petit gâteau sur lequel se trouvait posée une carte portant les mots MANGE-MOI magnifiquement imprimés en grands caractères. " Je vais le manger, se dit Alice; s'il me fait grandir, je pourrai atteindre la clef; et, s'il me fait rapetisser, je pourrai me glisser sous la porte; donc, de toute façon, je pénétrerai dans le jardin, et, ensuite, advienne que pourra! " Elle mangea un petit morceau de gâteau, et se demanda avec inquiétude: " Dans quel sens? Dans quel sens? " en tenant sa main posée sur sa tête pour savoir si elle grandissait ou rapetissait; et elle fut toute surprise de constater qu'elle ne changeait pas de taille, certes, c'est là ce qui se produit généralement lorsqu'on mange un gâteau, mais Alice était tellement habituée à n'attendre que de l'extraordinaire, qu'il lui parut tout triste et tout stupide de devoir admettre qu'il ne se produisait rien d'anormal. Elle se mit donc en devoir de dévorer le reste du gâteau. " De plus en plus pire! s'écria Alice (si grande était sa surprise que, sur l'instant, elle en oublia tout à fait de parler correctement), voici maintenant que je m'allonge comme le plus grand télescope du monde! Au revoir, mes pieds! (car, lorsqu'elle regardait ses pieds, ceux-ci lui semblaient être presque hors de vue tant ils devenaient lointains) : Oh! mes pauvres petits pieds, je me demande qui, à présent, vous mettra vos bas et vos souliers, mes chéris ? Pour ma part, je suis sûre de n'en être pas capable! Je serai certes bien trop loin pour pouvoir m'occuper de vous : vous n'aurez qu'à vous débrouiller tout seuls. - Mais il faut que je sois gentille avec eux, se dit Alice; sinon, ils pourraient refuser de me conduire là où je voudrais aller! Voyons un peu : je leur ferai cadeau d'une paire de souliers neufs à chaque Noël. " Et elle continua d'imaginer comment elle arrangerait cela. " Il faudra que je les confie à un commissionnaire " pensa-t-elle, et comme cela paraîtra cocasse d'envoyer des cadeaux à ses propres pieds! Et comme l'adresse aura l'air bizarre! MONSIEUR LE PIED DROIT D'ALICE! DEVANT DE FOYER avec L'AFFECTION D'ALICE Oh! mes aïeux! quelles sottises je suis en train de dire là! A cet instant précis, sa tête heurta le plafond de la salle; en fait elle mesurait maintenant plus de deux mètres soixante-quinze; elle s'empara aussitôt de la petite clef d'or et revint en toute hâte à la porte du jardin. Pauvre Alice! Tout ce qu'elle put faire, ce fut de se coucher sur le flanc pour regarder d'un oeil le jardin; mais passer de l'autre côté était plus que jamais impossible; elle s'assit et se remit à pleurer. "Tu devrais avoir honte, se dit Alice, une grande fille (c'était le cas de le dire) comme toi, pleurer comme tu le fais! arrête-toi tout de suite, je te l'ordonne! " Mais elle n'en continua pas moins de répandre des hectolitres de larmes, au point qu'il y eut bientôt autour d'elle une vaste mare, profonde d'environ dix centimètres et qui s'étendait jusqu'au milieu de la salle. Au bout d'un certain temps, elle entendit au loin un bruit de petits pas précipités, et elle se sécha les yeux pour voir ce qui arrivait. C'était une fois de plus le lapin blanc, splendidement vêtu, tenant d'une main une paire de gants de chevreau blanc et de l'autre un bouquet de fleurs. Alice éprouvait un tel désespoir qu'elle était prête à faire appel à l'aide du premier venu, et comme le lapin arrivait près d'elle, elle se mit à dire timidement et à voix basse : " S'il vous plaît, Monsieur... " Le lapin eut un violent sursaut, leva les yeux vers le plafond de la salle, d'où semblait venir la voix, puis laissa tomber le bouquet et les gants de chevreau blanc et détala, ventre à terre, dans les ténèbres. Alice ramassa le bouquet et les gants, et trouva le bouquet si délicieux qu'elle ne cessa de le humer tout le temps qu'elle continuait de parler à part soi... "Vraiment, vraiment! comme tout est bizarre aujourd'hui! Alors qu'hier les choses se passaient si normalement : Est-ce que, par hasard, on m'aurait changée au cours de la nuit ? Réfléchissons: étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m'être sentie un peu différente de l'Alice d'hier. Mais si je ne suis pas la même, qui donc serais-je ? Ah, c'est là le grand problème! " Et elle se mit à penser à tous les enfants de son âge qu'elle connaissait, afin de savoir si elle ne serait pas devenue l'un d'eux. "Je suis sûre de n'être pas Gertrude, dit-elle, car elle a de longs cheveux bouclés, alors que les miens ne bouclent pas du tout... et je suis sûre de n'être pas Florence, car je sais toute sorte de choses et elle, oh! elle en sait si peu! En outre, elle est elle, et je suis moi, et - oh, là, là, que c'est donc compliqué! Je vais essayer de passer en revue toutes les choses que je savais. Voyons : quatre fois cinq font douze, et quatre fois six font treize; et quatre fois sept font quatorze... oh, mes aïeux! A ce train-là je n'irai jamais jusqu'à vingt! Après tout, la Table de Multiplication, cela n'importe guère : Voyons la Géographie. Londres est la capitale de la France, et Rome est la capitale du Yorkshire, et Paris... oh là là! là là! tout cela est faux, j'en suis certaine! On a dû me changer en Florence! Je vais essayer de réciter " Voyez comme " " et elle se croisa les mains sur les genoux et se mit à dire le poème, mais sa voix avait un son rauque et étrange, et les mots prononcés n'étaient pas ceux qu'elle attendait "Voyez comme le crocodile Sait faire rutiler sa queue En répandant l'onde du Nil Sur ses jolies écailles bleues! Comme il écarte bien ses griffes, Comme gaiement il semble boire Lorsqu'il ouvre aux poissons rétifs Ses ensorcelantes mâchoires! " "Je suis sûre que ce ne sont pas là les mots corrects", se dit la pauvre Alice, et ses yeux s'emplirent de nouveau de larmes tandis qu'elle pensait : " Il faut croire, en fin de compte, que je suis bel et bien Florence, et qu'il me va falloir aller vivre dans cette maisonnette exiguë, où je n'aurai presque plus de jouets et où, par contre, j'aurai tant de leçons à apprendre! Non, ma résolution est prise : si je suis Florence, je ne bouge plus d'ici! On pourra toujours pencher la tête vers moi et dire : remonte, ma chérie! Je me contenterai de lever les yeux et de répondre : Alors, qui suis-je ? Dites-le moi d'abord, et, ensuite, s'il me plaît d'être la personne que vous aurez dite, je remonterai : sinon, je resterai ici jusqu'à ce que je sois quelqu'un d'autre... Mais, oh, là là! s'écria Alice en fondant en larmes, comme je voudrais que l'on penche la tête vers moi! J'en ai tellement assez de demeurer seule ici! " En disant cela, elle abaissa son regard vers ses mains et fut surprise de voir que, tout en parlant, elle avait enfilé l'un des gants de chevreau blanc du lapin. " Comment ai-je bien pu y réussir ? se demanda-t-elle. Je dois être de nouveau en train de rapetisser. " Elle se leva et alla vers la table pour s'y mesurer; elle constata que, selon l'approximation la plus probable, elle avait maintenant environ soixante centimètres de haut et qu'elle continuait de raccourcir rapidement : elle comprit bientôt que la cause de ce phénomène n'était autre que le bouquet qu'elle tenait en main; aussi le lâcha-t-elle bien vite, juste à temps pour éviter de disparaître complètement. Elle constata alors qu'elle ne mesurait plus que huit centimètres de haut. " Et maintenant, au jardin ", s'écria Alice, en retournant en hâte vers la petite porte, mais la petite porte avait été refermée, et la petite clef d'or était posée sur la table de verre comme auparavant : " Tout va de mal en pis, pensa la pauvre petite Alice, car jamais encore je n'avais été si petite, jamais! C'est trop de malchance, vraiment! " A ce moment son pied glissa et, plouf! elle se trouva plongée jusqu'au cou dans l'eau salée. Sa première idée fut qu'elle était tombée dans la mer : puis elle se souvint qu'elle était sous terre et elle comprit bientôt qu'il s'agissait de la mare formée par les larmes qu'elle avait versées alors qu'elle mesurait deux mètres soixante-quinze de haut : " Je regrette d'avoir tant pleuré, se dit Alice en nageant et en s'efforçant de gagner la rive. Je vais en être bien punie, maintenant, je suppose, s'il me faut me noyer dans mes propres larmes! Eh bien, ce sera là un bizarre accident, à coup sûr! Mais tout est bizarre aujourd'hui. " Bientôt elle vit quelque chose qui pataugeait près d'elle dans la mare : d'abord elle pensa que cela pouvait être un morse ou un hippopotame, mais se souvenant alors qu'elle était toute petite, elle comprit que ce n'était qu'une souris qui avait glissé dans la mare, tout comme elle. " Pourrait-il être de quelque utilité, maintenant, se demanda Alice, de parler à cette souris ? Le lapin est quelque chose de tout à fait à part, sans nul doute, et moi-même j'étais à part avant de descendre ici, mais il n'y a pas de raison pour que la souris ne soit pas capable de parler. Je pense que je pourrais aussi bien essayer de la faire parler. " Aussi commença-t-elle : " Oh Souris, connais-tu le moyen de sortir de cette mare ? J'en ai assez de nager en cette onde, oh Souris! " La souris la regarda d'un air quelque peu interrogatif et lui sembla cligner l'un de ses petits yeux, mais elle ne répondit rien. " Peut-être ne comprend-elle pas l'anglais, pensa Alice; c'est sans doute une souris française, venue ici avec Guillaume le Conquérant! " (Car, malgré tout son savoir historique, Alice n'avait pas une idée très claire de la chronologie des événements.) Elle reprit donc : " Où est ma chatte? " C'était la première phrase de son manuel de français. La souris bondit soudain hors de l'eau, et il sembla que tout son corps frissonnait d'épouvante : " Oh, je te demande pardon! s'écria aussitôt Alice, craignant d'avoir froissé la pauvre bête, j'oubliais que tu n'aimes pas les chats! " " Que je n'aime pas les chats! s'exclama, d'une voix aiguë et vibrante, la souris. Et vous, les aimeriez-vous, les chats, si vous étiez à ma place ? " " Peut-être bien que non, répondit Alice, conciliante; ne va pas te fâcher pour cela. Pourtant, je voudrais bien pouvoir te montrer notre chatte Dinah : je crois que tu te mettrais à raffoler des chats si seulement tu la voyais une fois. Elle est si pacifique, poursuivit à mi-voix, tout en nageant paresseusement dans la mare, Alice; elle ronronne si gentiment au coin du feu, tandis qu'elle se lèche les pattes et se lave la figure; et c'est si doux de la dorloter, et puis elle est sans rivale pour ce qui est d'attraper les souris... oh! je te demande pardon ", s'écria derechef la pauvre Alice, car, cette fois-ci, la souris avait le poil tout hérissé, et la petite fille était sûre de l'avoir vraiment offensée : " t'ai-je offensée ? " " Offensée, vraiment! s'écria la souris, qui semblait positivement tremblante de rage; dans notre famille, on a de tout temps exécré les chats! Ce sont des êtres vils, répugnants, vulgaires! Ne me parlez plus jamais des chats! " " Plus jamais! " promit Alice, qui avait hâte de changer de sujet de conversation. " Aimes-tu... aimes-tu... les chiens ? " La souris ne répondit pas et Alice poursuivit avec chaleur : " Il y a, près de chez nous, un petit chien que j'aimerais pouvoir te montrer, tant il est charmant! Un petit fox-terrier à l'œil vif, vois-tu, avec, oh! de si longs poils bouclés! Il rapporte tous les objets qu'on lui jette, il fait le beau pour demander son déjeuner et il exécute tant et tant de tours que je ne puis me rappeler la moitié d'entre eux. Il appartient à un fermier, et le fermier dit qu'il tue tous les rats et... oh, là là, s'écria d'une voix chagrine Alice, j'ai grand'peur de l'avoir de nouveau offensée! " Car la souris s'éloignait d'elle en nageant avec l'énergie du désespoir et en soulevant sur son passage une gerbe d'eau. Alice l'appela donc d'une voix doucereuse: " Souris chérie! Reviens, et nous ne parlerons plus ni de chats ni de chiens, puisque tu ne les aimes pas! " Quand la souris entendit cela, elle fit demi-tour et revint lentement à la nage vers Alice : son visage était tout pâle (de colère, pensa la petite fille), et l'animal dit en tremblant et à voix basse : " Regagnons le rivage; là je vous raconterai mon histoire; vous comprendrez alors pourquoi je déteste les chiens et les chats. " Il était grand temps de partir, car la mare se trouvait à présent fort encombrée d'animaux divers qui étaient tombés dedans. Il y avait un Canard et un Dodo, un Lori et un Aiglon, et nombre d'autres créatures bizarres. Alice se mit à leur tête et toute la troupe regagna à la nage la terre ferme. CHAPITRE DEUX Ce fut vraiment une singulière assemblée que celle qui se tint sur le rivage : les oiseaux laissaient traîner lamentablement leurs plumes; les mammifères avaient la fourrure collée au corps; et tous étaient trempés, mal à l'aise et de maussade humeur. La première question abordée concerna, bien entendu, la façon de se sécher. Chacun donna son avis à ce sujet, et Alice ne fut pas du tout surprise de découvrir qu'elle parlait familièrement avec les oiseaux, comme si elle les eût depuis toujours connus. A dire vrai, elle eut une assez longue discussion avec le Lori, qui finit par prendre un air boudeur et par déclarer assez sottement: " Je suis plus vieux que vous, je dois mieux que vous savoir ce qu'il faut faire. " Ce qu'Alice ne voulut pas admettre sans connaître son âge exact; et, comme le Lori refusait catégoriquement de le dire, la discussion tourna court. Finalement la souris, qui semblait avoir un certain ascendant sur les autres animaux, ordonna d'une voix forte : " Asseyez-vous, vous tous, et écoutez-moi! J'aurai tôt fait de vous faire suffisamment sécher! " Tout le monde aussitôt s'assit grelottant en formant un large cercle, au centre duquel se trouva Alice, fixant sur la souris un regard inquiet, car elle se rendait compte qu'elle allait attraper un bon rhume si elle ne se séchait pas au plus vite. " Hum! fit la souris en prenant un air important, êtes-vous tous prêts ? Voici l'histoire la plus aride que je connaisse. Silence à la ronde, je vous prie! " " Guillaume le Conquérant, dont la cause bénéficiait de la faveur du pape, reçut bientôt la soumission des Anglais, qui avaient besoin de chefs, et qui, depuis quelque temps, s'étaient accoutumés à l'usurpation et à la conquête. Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie... " " Brrr! " fit en frissonnant le Lori. " Je vous demande pardon! dit la souris, très poliment, mais en fronçant le sourcil. Avez-vous dit quelque chose ? " " Ce n'est pas moi! " se hâta d'affirmer le Lori. " J'avais cru vous entendre parler, reprit la souris. Je continue. Edwin et Morcar, comtes de Mercie et de Northumbrie, se rallièrent à son parti; et l'archevêque patriote de Canterbury, Stigand lui-même, trouva opportum d'aller avec Edgar Atheling à la rencontre de Guillaume pour offrir la couronne à ce dernier. Guillaume se conduisit d'abord avec modération... Comment vous sentez-vous, maintenant, ma chère ? " demanda la souris en se tournant vers Alice. " Plus mouillée que jamais, répondit la pauvre Alice, ton histoire ne semble pas m'avoir fait sécher le moins du monde. " " Dans ce cas, dit en se redressant d'un air solennel le Dodo, je propose l'ajournement de l'assemblée, en vue de l'adoption immédiate de remèdes plus énergiques... " " Parlez plus clairement, dit le Canard. Je ne comprends pas le sens de la moitié de ces grands mots, et, en outre, je ne crois pas que vous y compreniez grand'chose vous-même! " Et le Canard cancana à part soi d'un rire satisfait. Quelques-uns des autres oiseaux firent entendre un petit gloussement. " Ce que j'allais dire, poursuivit, d'un ton passablement offensé, le Dodo, c'est que je connais près d'ici une maison où nous pourrions mettre sécher la jeune dame et le reste de la troupe, avant d'écouter confortablement l'histoire que vous avez eue, je crois, la bonté de promettre de nous conter. " Tout en parlant, il s'inclinait gravement vers la souris. La souris n'éleva contre ces mots aucune objection, et toute la troupe se déplaça le long de la berge de la rivière (car entre-temps la mare avait commencé de déborder de la salle, et ses rives à se franger de joncs et de myosotis), en une lente procession, le Dodo montrant la voie. Au bout d'un moment, le Dodo s'impatienta et laissant le Canard conduire le reste de la bande, continua à se déplacer d'un pas plus rapide avec Alice, le Lori et l'Aiglon, qu'il amena bientôt à une petite maisonnette, où ils s'assirent pelotonnés près du feu, enveloppés dans des couvertures jusqu'à l'arrivée du reste de la bande, et qu'ils fussent à leur tour tous séchés. Puis ils s'assirent tous derechef en un large anneau sur la berge et demandèrent à la souris de commencer son histoire. " C'est que c'est long et triste! " dit la souris en se tournant vers Alice et en exhalant un soupir. " Vos queues, à vous autres souris, sont longues sans doute, dit Alice en abaissant avec étonnement son regard vers l'appendice caudal de son interlocutrice, qui se lovait presque tout autour de la bande, mais pourquoi dire qu'elles sont tristes ? " Et elle continua de se creuser la tête à ce propos, tandis que la souris parlait, si bien que l'idée qu'elle se fit de l'histoire ressembla à ce qui suit : "Grasses et couchées en rond Nous vivions sous le paillasson; Mais un malheur arriva, Et ce fut le chat. A nos joies une entrave, Devant nos yeux un voile. Sur nos coeurs un billot Et cela fut le chien! Quand le chat est au loin alors dansent les souris : Mais hélas! un jour, dit-on, vinrent le chien et le chat pourchassant un rat et voici nos souris, écrasées tout apla- ties, grasses et cou- chées en rond, cha- cune à sa pla- ce sous le pail- lasson, Son- gez-Y, de grâ- ce. Vous ne m'écoutez pas! reprocha à Alice la souris, d'un ton de voix sévère. A quoi pensez-vous donc ? " " Je te demande pardon, dit, d'un air contrit, Alice, tu en étais arrivée, si je ne me trompe, à la cinquième courbe ? " " Hein ? ne... " articula d'un ton sec la souris, furieuse. " Un nœud? dit Alice, toujours prête à rendre service, et jetant autour d'elle des regards scrutateurs. Oh! laisse-moi t'aider à le défaire! " " Jamais de la vie! s'écria la souris en se levant et en s'éloignant de la petite fille. Vous m'insultez en débitant de pareilles sottises! " " Telle n'était pas mon intention! protesta la pauvre Alice. Mais tu es, vois-tu, si susceptible! " Pour toute réponse, la souris émit un chicotement. " Je t'en prie, revient finir ton histoire! " lui cria Alice. Et les autres s'exclamèrent en chœur : " Oh oui, reviens! " Mais la souris ne fit que hocher la tête et presser le pas, de sorte qu'elle fut bientôt hors de vue. Quel dommage qu'elle n'ait pas voulu rester avec nous! soupira le Lori, et une vieille mère crabe profita de l'occasion pour dire à sa fille: " Ah, ma chérie! que ceci te serve de leçon : ne perds jamais ton sang-froid!" " Silence, Maman! répondit la jeune pinceuse non sans quelque hargne. Tu ferais perdre patience à une huître! " " Je voudrais bien que notre Dinah soit ici, vraiment je le voudrais bien! dit à haute voix, sans s'adresser à personne en particulier, Alice. Elle, elle aurait eu vite fait de nous la ramener! " " Et qui est Dinah, si je peux me permettre de vous poser la question ? " demanda le Lori. Alice, toujours disposée à parler de sa favorite, répondit avec empressement : " Dinah, c'est notre chatte. Elle n'a pas sa pareille, je vous l'affirme, pour la capture des souris! Et, oh! J'aimerais que vous la voyiez faire la chasse aux oiseaux! Oui, elle vous dévore un petit oiseau en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire! " Ces paroles firent sur l'assemblée une impression tout à fait remarquable. Quelques-uns des oiseaux décampèrent sans plus attendre : une vieille pie se mit à s'emmitoufler très soigneusement dans son plumage en déclarant : " Il faut vraiment que je rentre à la maison : l'air de la nuit est mauvais pour ma gorge! " et un canari rappela ses enfants d'une voix tremblotante : " Venez vite, mes chéris, ce ne sont pas des gens à fréquenter! " Sous divers prétextes, ils s'éclipsèrent tous, et Alice bientôt resta seule. Elle demeura assise pendant quelques instants, chagrine et silencieuse, mais elle ne fut pas longue à recouvrer ses esprits et elle se remit à parler à part soi comme d'habitude: "J'aurais bien voulu que quelques uns d'entre eux fussent restés un peu plus longtemps! J'étais en train de me lier si bien d'amitié avec eux... vraiment le Lori et moi étions presque comme frère et soeur! Et il en était de même avec ce cher petit Aiglon! Et avec le Canard et le Dodo! Comme le Canard chantait délicieusement pour nous tandis que nous fendions l'onde - et si le Dodo n'avait pas su comment venir à cette charmante petite maisonnette, je me demande quand nous aurions pu redevenir secs... " Et l'on ne sait combien de temps elle eût pu continuer à bavarder de la sorte, si elle n'eût entendu soudain un bruit de pas précipités. C'était le lapin blanc. Il revenait au petit trot en jetant autour de lui des regards inquiets, comme s'il eût perdu quelque chose; et Alice l'entendit marmonner : " La Marquise! La Marquise! Oh, mes pauvres petites pattes! Oh, ma fourrure et mes moustaches! Elle va me faire exécuter, aussi sûr qu'un furet est un furet! Où ai-je bien pu les laisser tomber, je me le demande. " Alice devina tout de suite qu'il cherchait le bouquet et la paire de gants de chevreau blanc, et elle se mit en devoir de les chercher; mais ils n'étaient visibles nulle part... Tout semblait avoir changé depuis son bain forcé dans la mare, et sa séance de marche le long de la berge de la rivière avec sa bordure de joncs et de myosotis, et la table de verre et la petite porte avaient disparu. Bientôt le lapin remarqua Alice, alors qu'elle se tenait debout à le regarder avec curiosité; et tout de suite il l'interpella d'une voix courroucée : " Eh bien! Marianne! que faites-vous là ? Courez tout de suite à la maison chercher sur ma table de toilette mes gants et mon bouquet, et rapportez-les moi de toute la vitesse de vos jambes, entendez-vous ? " Alice eut si peur qu'elle partit aussitôt sans souffler mot, dans la direction que le lapin avait indiquée. Elle se trouva bientôt devant une coquette petite maison, sur la porte de laquelle une étincelante plaque de cuivre portait, gravée, la désignation de l'habitant: " M. J. LAPIN ". Elle entra et gravit quatre à quatre l'escalier, redoutant d'y rencontrer la vraie Marianne et de se voir chassée de la demeure avant d'y avoir trouvé les gants : elle savait qu'une paire en avait été perdue dans la salle, " mais, bien sûr, pensa Alice, il y en a beaucoup d'autres paires dans sa maison. Comme cela semble bizarre d'aller faire des commissions pour un lapin! Je m'attends à bientôt voir Dinah m'envoyer faire ses courses! " Et elle se mit à s'imaginer comment les choses se passeraient en l'occurrence : " Mademoiselle Alice! Venez, tout de suite, vous apprêter pour la promenade! " " J'arrive dans une minute, nounou! Mais, jusqu'au retour de Dinah, il me faut surveiller ce trou de souris pour empêcher la souris d'en sortir... " " Seulement, poursuivit Alice, je ne pense pas que l'on garderait Dinah à la maison si elle se mettait à donner aux gens des ordres comme cela! " Cependant, elle était arrivée dans une petite chambre proprette, devant la fenêtre de laquelle on voyait une table et, sur cette table (comme Alice l'avait espéré), deux ou trois paires de minuscules gants de chevreau blanc: elle prit l'une des paires de gants, et elle s'apprêtait à quitter la pièce, quand son regard tomba sur un petit flacon qui se trouvait à côté du miroir : il n'y avait pas, cette fois, sur le flacon, d'étiquette portant les mots " Bois-moi ", mais néanmoins elle le déboucha et le porta à ses lèvres : "Je sais, se dit-elle, que, quelque chose d'intéressant se produit à coup sûr dès que je mange ou bois quoi que ce soit : je vais donc tout simplement me rendre compte de l'effet du contenu de ce flacon. Je souhaite qu'il me fasse grandir de nouveau, car vraiment j'en ai assez d'être, comme je le suis présentement, une créature minuscule! " Ce fut bien là ce qui se produisit, et beaucoup plus tôt qu'elle ne s'y attendait : avant d'avoir absorbé la moitié du contenu du flacon, elle constata que sa tête se trouvait pressée contre le plafond et elle dut ployer l'échine pour éviter de se rompre le cou. Elle reposa précipitamment le flacon en se disant : " Cela suffit comme ça. J'espère que je ne vais pas grandir davantage... Certes, j'aurais mieux fait de ne pas boire tant! " Hélas! il était trop tard : elle continuait de grandir, de grandir tant et si bien qu'elle dut s'agenouiller sur le plancher : un instant plus tard elle n'avait même plus assez de place pour y demeurer à genoux, et elle s'efforçait de se coucher, un coude contre la porte et l'autre bras replié sur la tête. Elle n'en continuait pas moins de grandir. Enfin, dans une suprême tentative d'accommodation, elle passa un bras par la fenêtre et engagea l'un de ses pieds dans la cheminée. Puis elle se dit : " A présent je n'en saurais faire davantage. Que vais-je devenir ? " Heureusement pour Alice, le petit flacon magique avait maintenant produit tout son effet, et elle cessa de grandir : pourtant sa position n'était rien moins que confortable et, comme il ne semblait pas qu'il y eût pour elle la moindre chance de jamais ressortir de la pièce, il n'est pas surprenant qu'elle se trouvât très malheureuse. " C'était tout de même, pensa la pauvre Alice, bien plus agréable à la maison : alors on n'était pas toujours en train de grandir ou de rapetisser, et d'entendre des souris et des lapins vous donner des ordres... Je ne suis pas loin de souhaiter n'être jamais descendue dans ce terrier de lapin, et pourtant... et pourtant... c'est assez curieux, voyez-vous, ce genre de vie que l'on mène ici! Je me demande ce qu'il a bien pu m'advenir! Quand je lisais des contes de fées, je m'imaginais que des aventures de ce genre n'arrivaient jamais, et, maintenant, voici que je suis en train d'en vivre une! On devrait écrire un livre sur moi, on le devrait! Et quand je serai grande, j'en écrirai un moi-même... Mais je suis grande à présent, ajouta-t-elle d'une voix chagrine : en tout cas, je n'ai pas ici la place nécessaire pour grandir davantage. " " Mais alors, pensa Alice, ne deviendrai-je jamais plus âgée que je ne le suis actuellement ? Ce serait une consolation, en un sens, que de ne jamais devenir une vieille femme. Mais aussi, toujours devoir apprendre des leçons! Oh, je n'aimerais sûrement pas cela! " " Oh, ma pauvre Alice! dit-elle encore, comment pourrais-tu, ici, apprendre des leçons ? Voyons, il y a à peine assez de place pour toi-même, et pas la moindre place pour un quelconque livre de classe! " Et elle poursuivait son bavardage, prenant à tour de rôle en considération le pour et le contre, et entretenant ainsi une vraie conversation, lorsqu'au bout de quelques minutes elle entendit une voix au-dehors et s'arrêta de penser pour l'écouter. " Marianne! Marianne! disait la voix, apportez-moi mes gants immédiatement! " Puis on entendit dans l'escalier un bruit de petits pas précipités. Alice comprit que c'était le lapin qui venait voir ce qu'elle faisait, et elle se mit à trembler au point d'ébranler la maison, oubliant tout à fait qu'elle était maintenant environ mille fois plus grande que le lapin et qu'elle n'avait aucune raison d'avoir peur de lui. A l'instant suivant, le lapin était devant la porte et il essayait de la faire pivoter sur ses gonds; mais comme cette porte s'ouvrait vers l'intérieur, et comme Alice en bloquait le battant avec son coude, sa tentative échoua. Alice l'entendit marmonner : " Puisqu'il en est ainsi, je vais faire le tour et entrer par la fenêtre. " " Pour ça, tu peux toujours courir! " pensa Alice. Après avoir attendu le moment où elle crut entendre le lapin arriver sous la fenêtre, elle allongea brusquement le bras et fit le geste d'attraper ce qui se trouvait à la portée de sa main. Elle ne saisit rien, mais elle entendit un petit cri perçant suivi d'un bruit d'une chute et d'un fracas de verre brisé, qui lui donnèrent à penser que, probablement, le lapin était tombé au milieu du châssis d'une couche à concombres ou de quelque chose de ce genre. Ensuite une voix courroucée - celle du lapin - s'éleva : " Pat, Pat! Où êtes-vous ? " Puis une voix qu'elle n'avait jamais encore entendue : " Je suis là, pour sûr! En train de déterrer des pommes de reinette, votre honneur! " " En train de déterrer des pommes de reinette, vraiment! s'exclama le lapin, fort en colère. Arrivez ici! Venez m'aider à sortir de ce machin-là! " (Nouveau fracas de verre brisé.) " A présent, dites-moi, Pat; que voit-on à cette fenêtre ? " " Pour sûr, c'est un bras (il prononça : brrrâs), votre honneur! " Un bras, animal que vous êtes! Qui a jamais vu un bras de cette dimension-là ? Cela remplit toute la fenêtre! " " Pour sûr que ça la remplit, votre honneur, mais c'est un bras tout de même. " " Eh bien, en tout état de cause, il n'a rien à faire là : allez l'enlever! " Il y eut ensuite un long silence, troublé seulement de temps à autre par quelques chuchotements indistincts : " Pour sûr, je n'aime pas ça, votre honneur, du tout, du tout! " - " Faites ce que je vous dis, espèce de poltron! " Finalement, Alice allongea de nouveau le bras et fit une nouvelle fois le geste de saisir ce qui pouvait être à la portée de sa main. Cette fois on entendit deux petits cris et, derechef, un fracas de verre brisé... " Combien ont-ils donc de châssis de couches à concombres ? " se demanda-t-elle. " Et que vont-ils entreprendre la prochaine fois ? Si c'est de me faire sortir par la fenêtre, je souhaite seulement qu'ils y réussissent. Je suis certaine, pour ma part, de n'avoir nulle envie de rester enfermée un seul instant de plus ici! " Elle demeura quelque temps attentive sans qu'aucun autre bruit ne parvînt à ses oreilles : enfin elle entendit un grondement pareil à celui que produiraient de petites roues de charrettes et le brouhaha d'un bon nombre de petites voix parlant toutes ensemble; elle saisit quelques bribes de phrases : " Où est l'autre échelle ? " " Voyons, je ne pouvais en apporter qu'une; c'est Bill qui a l'autre... " " Allons, dressez-les contre cette encoignure-ci... " " Non, mettez-les d'abord bout à bout... " " Elles n'atteignent pas la moitié de la hauteur requise... " " Oh, cela ira comme ça, ne faites pas le difficile... " " Tenez, Bill! Attrapez-moi cette corde... " " Le toit va-t-il supporter la charge ? " " Attention à cette ardoise qui s'est détachée " " Oh! elle dégringole! Gare dessous! ... " (Grand fracas) " Voyons, qui a fait cela ?... " " C'est Bill, je le parie... " " Qui va descendre dans la cheminée ?... " " Non, non, pas moi! C'est vous qui y descendrez!... " " Pour cela ne comptez pas sur moi... " " C'est à Bill d'y aller... " " Par ici, Bill! le maître dit qu'il vous faut descendre dans la cheminée. " " Ainsi donc, se dit Alice, Bill va devoir, n'est-ce pas, descendre dans la cheminée ? Ma parole, c'est à croire que toutes les corvées sont réservées à ce malheureux Bill! Pour rien au monde je ne voudrais être à la place de Bill : cet âtre, certes, n'est pas bien large; mais je pense pouvoir décocher tout de même un bon petit coup de pied! " Elle retira son pied de la cheminée autant qu'elle le put, et elle resta sans bouger jusqu'au moment où elle entendit un petit animal (elle ne put deviner à quelle espèce il appartenait) en train de s'agriffer, juste au-dessus d'elle, aux parois du conduit; alors, en se disant : "Voici Bill ", elle donna un violent coup de pied et prêta l'oreille afin de savoir ce qu'il allait se passer. Ce qu'elle entendit, en premier lieu, ce furent plusieurs voix s'écriant en choeur : " Voilà Bill qui s'envole! " Puis la voix du lapin seul : " Attrapez-le, vous, là-bas, à côté de la haie! " Suivit un silence; puis, derechef, un bruit confus de voix : " Comment cela s'est-il passé, mon vieux? Que vous est-il arrivé ? Racontez-nous tout cela ? " Enfin s'éleva une petite voix faible et suraiguë "( Cela c'est Bill" pensa Alice) qui disait: " Ma parole, je ne sais pas... Je suis moi-même trop bouleversé... Quelque chose m'est arrivé dessus comme un diable qui sort d'une boîte, et je suis parti dans les airs comme une fusée! " " C'est bien là ce que tu as fait, mon vieux ", repartirent les autres voix. " Il va falloir incendier la maison! " dit la voix du lapin. " Si jamais vous faites cela, je lance Dinah à vos trousses! " s'écria Alice de toute la force de ses poumons. Il s'établit instantanément un silence de mort et tandis qu'Alice pensait: " Mais comment pourrai-je faire venir Dinah ici ? " Elle découvrit, à son grand plaisir, qu'elle rapetissait : bientôt elle put sortir de la position inconfortable dans laquelle elle s'était trouvée, et deux ou trois minutes plus tard elle avait derechef sept centimètres de haut. Elle sortit de la maison à toutes jambes et vit qu'une véritable foule de petits animaux l'attendaient dehors: des cochons d'Inde, des souris blanches, des écureuils, et " Bill ", un petit lézard vert que tenait dans ses bras l'un des cochons d'Inde, tandis qu'un autre lui faisait boire une potion contenue dans une bouteille. Ils se précipitèrent tous vers Alice au moment où elle parut, mais Alice courut de plus belle et bientôt elle se trouva au sein d'une épaisse forêt. CHAPITRE TROIS " La première chose que j'ai à faire, se dit Alice en errant à travers la forêt, c'est de reprendre ma taille normale; la seconde, c'est de trouver le chemin qui mène à cet adorable jardin. Je pense qu'il y a lieu de s'en tenir à ce plan. " Cela avait l'air d'être un plan excellent, en effet, et à la fois simple et précis : la seule difficulté, c'est qu'elle n'avait pas la moindre idée quant à la manière de le mettre à exécution; et, tandis qu'elle scrutait avec inquiétude l'épaisseur des futaies, un petit aboiement sec, retentissant juste au-dessus de sa tête, lui fit vivement lever les yeux. Un énorme toutou abaissait vers elle le regard de ses grands yeux ronds, et lui tendait timidement une patte avec laquelle il essayait de la toucher : " Pauvre petite bête! " dit Alice d'une voix cajoleuse, en faisant un gros effort pour essayer de le siffler; mais elle ne cessait d'être épouvantée à la pensée qu'il pourrait avoir faim, auquel cas il était très probable qu'il allait la dévorer en dépit de toutes ses cajoleries. Sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle ramassa un petit bout de baguette, et le lui tendit: sur quoi le petit chien sauta en l'air des quatre pattes à la fois avec un jappement de plaisir, et se précipita sur la baguette qu'il fit mine de vouloir mettre en pièces; alors Alice se jeta derrière un grand chardon, pour ne pas être piétinée; mais, au moment où elle reparaissait de l'autre côté du chardon, le petit chien se précipita de nouveau sur la baguette et, dans sa hâte à s'en emparer, fit une involontaire culbute; alors Alice, qui avait l'impression de jouer avec un cheval de labour, et s'attendait à tout moment à être piétinée par l'animal, s'esquiva derechef derrière le chardon; sur quoi le chiot entreprit une série de brefs assauts contre la baguette, effectuant chaque fois, en courant, plus de pas en arrière qu'il ne venait d'en faire en avant, et ne cessant de pousser un rauque aboiement, jusqu'à ce qu'enfin il allât, haletant, la langue pendante et ses grands yeux mi-clos, s'asseoir à une distance respectable d'Alice. Il parut à Alice que c'était le moment ou jamais de prendre la fuite; elle partit donc sans plus attendre et courut à perdre haleine jusqu'à ce que l'aboiement du chiot ne s'entendît plus que très faiblement dans le lointain. " Et pourtant, quel gentil petit toutou c'était! dit Alice en s'appuyant, pour se reposer, contre un bouton d'or et en s'éventant avec son chapeau. J'aurais bien aimé lui apprendre des tours si... si seulement j'avais eu la taille qu'il fallait pour cela! Oh! J'avais presque oublié que j'allais devoir redevenir grande! Voyons... Comment faire ? Je suppose qu'il me faut manger ou boire quelque chose, mais la grande question c'est quoi donc ? " La grande question, sans nul doute, c'était : quoi donc ? Alice parcourut du regard les fleurs et les brins d'herbe, sans rien voir qui eût l'air d'être la chose qu'il fallait manger ou boire, compte tenu des circonstances. Un grand champignon, à peu près de sa taille, surgissait du sol non loin d'elle; quand elle eut regardé sa face inférieure, ses côtés et sa face postérieure, l'idée lui vint de regarder aussi ce qu'il y avait sur sa partie supérieure. Elle se haussa sur la pointe des pieds, et jeta un coup d'œil par-dessus le bord du champignon. Son regard rencontra immédiatement celui d'un gros ver à soie bleu qui était assis au sommet du cryptogame, les bras croisés, en train de fumer paisiblement un long houka, sans prêter la moindre attention à Alice ou à quiconque. Le ver à soie et Alice se regardèrent quelques instants durant en silence : finalement le bombyx retira de sa bouche le houka et, d'une voix traînante, s'adressant à Alice : " Qui êtes-vous ? " lui demanda-t-il. Ce n'était pas là un début de conversation bien encourageant : Alice répondit, non sans quelque embarras: " Je... je ne sais trop, monsieur, pour le moment présent... Du moins je sais qui j'étais quand je me suis levée ce matin, mais j'ai dû, je crois, me transformer plusieurs fois depuis lors. " " Qu'entendez-vous par là ? " demanda le bombyx. " Expliquez-moi un peu quelle idée vous avez en tête! " " Je crains, monsieur, de ne pouvoir vous expliquer quelle idée j'ai en tête, répondit Alice, car je ne suis pas certaine d'avoir encore toute ma tête, si vous voyez ce que je veux dire. " " Non, je ne vois pas ce que vous voulez dire ", objecta le ver à soie. " J'ai peur de ne pouvoir exposer cela plus clairement, répondit très poliment Alice, car, pour commencer, je ne le comprends pas moi-même; et varier de taille à ce point en l'espace d'une seule journée, il y a là de quoi vous faire perdre la tête. " " Allons donc! " s'exclama le bombyx. " Eh bien, peut-être ne vous en êtes-vous pas encore rendu compte jusqu'à présent, dit Alice, mais lorsqu'il vous faudra vous transformer en nymphe - cela vous arrivera un jour, savez-vous - et, ensuite, en papillon, je pense que cela vous paraîtra plutôt bizarre, ne le croyez-vous pas ? " " Pas le moins du monde ", répondit le ver à soie. " Tout ce que je sais, dit Alice, c'est que cela me paraîtrait tout à fait bizarre, à moi. " " A vous! fit, d'un ton méprisant, le bombyx, mais vous, d'abord, qui êtes-vous ? " Cela les ramenait au début de leur entretien. Alice ressentit une légère irritation d'entendre le ver à soie faire des remarques si désobligeantes. Elle se redressa de toute sa hauteur et déclara avec componction: " Je pense que ce serait d'abord à vous de me dire qui vous êtes. " " Pourquoi ça ? " demanda le bombyx. C'était là une autre question embarrassante: comme aucune bonne raison ne venait à l'esprit d'Alice et comme, en outre, le ver à soie semblait faire preuve d'un déplorable état d'esprit, elle lui tourna le dos pour s'éloigner de lui. " Revenez, lui cria le bombyx. J'ai quelque chose d'important à vous communiquer! " Ceci semblait promettre une déclaration intéressante, à coup sûr : Alice fit, de nouveau, demi-tour et revint sur ses pas. " Gardez votre sang-froid ", prononça le bombyx. " Est-ce tout ? " demanda Alice en réfrénant de son mieux sa colère. " Non ", répondit le ver à soie. Alice pensa qu'elle pouvait bien patienter puisqu'elle n'avait rien d'autre à faire, et que peut-être le ver à soie finirait par lui dire quelque chose qu'il vaudrait la peine d'entendre. Pendant quelques minutes, le bombyx, sans mot dire, exhala des bouffées de fumée; puis, finalement, il décroisa les bras, retira une nouvelle fois de sa bouche le houka et demanda à son interlocutrice : " Vous pensez donc n'être plus vous-même, n'est-il pas vrai ? " " Oui, monsieur, dit Alice; je ne peux me souvenir des choses comme je m'en souvenais d'ordinaire. J'ai essayé de dire : "Voyez comme l'active abeille " mais c'est devenu un poème tout différent! " " Récitez-moi : "Vous êtes vieux, père William" ordonna le ver à soie. Alice joignit les mains et articula 1 " Vous êtes vieux, père William, dit le jeune homme, Et vos rares cheveux sont devenus très blancs; Sur la tête pourtant vous restez planté comme Un poirier : est-ce bien raisonnable, vraiment ? " 2 " Etant jeune, répondit William à son fils, Je craignais que cela ne nuisît au pensoir; Mais, désormais, convaincu de n'en pas avoir, Je peux sans nul souci faire un tel exercice. " 3 " Vous êtes vieux, dit le premier, je vous l'ai dit, Et présentez un embonpoint peu ordinaire: Ce nonobstant, d'un saut périlleux en arrière, Vous franchissez le seuil: pourquoi donc, je vous prie ? " 4 " Quand i'étais jeune, dit l'autre en hochant sa tête Grise, je me forgeai des membres vigoureux Par la vertu de cet onguent : cinq francs là boîte; Permettez-moi, fiston, de vous en vendre deux. " 5 " Vous êtes vieux, dit le garçon, vos dents sont trop Faibles pour rien broyer de plus dur que le beurre; Or vous mangeâtes l'oie, y compris bec et os, Comment, dites-le nous, avez-vous bien pu faire ? " 6 " Jeune, dit le vieillard, j'étais dans la basoche, Et à tout propos disputais avec ma mie; Grâce à quoi ma mâchoire a acquis une force Musculaire qui a duré toute ma aie. " 7 " Vous êtes vieux, dit le jeune homme, et nul n'oublie Que votre vue n'a plus l'acuité d'antan; Sur votre nez, pourtant, vous tenez une anguille En équilibre : qui vous a fait si savant ? " 8 " J'ai répondu à trois questions, ça suffit, Dit le père. N'allez pas vous donner des airs! Vais-je écouter encore vos idioties ? Filez! ou je fous mets mon pied dans le derrière! " " Ce n'est pas cela ", dit le bombyx. " Pas tout à fait cela, j'en ai peur, dit Alice, assez peu fière; on aura remplacé, par d'autres, un certain nombre de mots. " " C'est erroné du début à la fin ", constata, d'un ton catégorique, le ver à soie; puis il y eut quelques minutes de silence; le bombyx fut le premier à reprendre la parole. " Quelle taille, demanda-t-il, voulez-vous avoir 1 " " Oh! pour ce qui est de la taille, je ne suis pas difficile, se hâta de répondre Alice; la seule chose que je n'aime pas, c'est d'en changer si souvent, voyez-vous bien. " " Etes-vous satisfaite de votre taille présente ? " demanda le bombyx. " Eh bien, monsieur, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, répondit Alice, j'aimerais être un tout petit peu plus grande que je ne suis; avoir sept centimètres de haut, c'est tellement pitoyable. " " C'est une taille très convenable, au contraire ", riposta, en se redressant de toute sa hauteur et en prenant un air outragé, le bombyx (il mesurait très exactement sept centimètres). " C'est que je n'en ai pas l'habitude! " expliqua, d'une voix contrite, la pauvre Alice. Et elle dit à part soi : " Si seulement ces êtres-là ne se montraient pas si susceptibles! " " Vous vous y habituerez à la longue ", affirma le ver à soie qui porta à sa bouche le houka et se remit à fumer. Cette fois, Alice attendit patiemment que son interlocuteur reprît la parole. Au bout de quelques minutes, le bombyx retira de sa bouche le houka, puis descendit du champignon et s'enfonça dans l'herbe à la manière d'un reptile après avoir déclaré en guise d'adieu -. " L'un des côtés vous fera grandir; l'autre côté vous fera rapetisser. " " L'un des côtés de quoi ? L'autre côté de quoi ? " se demanda Alice, songeuse. " Du champignon ", dit le bombyx, comme si Alice eût posé sa question à haute voix; et un instant plus tard il avait disparu. Alice, une minute durant, resta à regarder le champignon, puis elle le cueillit et soigneusement le brisa en deux, prenant d'une main la queue et, de l'autre, le chapeau. " Quel est donc l'effet produit par la queue", se demanda-t-elle en grignotant un petit morceau; à l'instant suivant, elle ressentait, sous le menton, un choc violent: il venait de heurter son pied! Elle fut passablement effrayée par ce changement soudain, mais comme elle ne continuait pas de grignoter et n'avait pas laissé tomber le chapeau du champignon, elle ne perdit pas espoir. Son menton était si étroitement pressé contre son pied qu'elle n'avait guère de place pour ouvrir la bouche; mais elle finit par y réussir et parvint à avaler un fragment du chapeau du champignon. " Allons! ma tête est enfin dégagée! " dit Alice en montrant tous les signes extérieurs d'une joie qui se changea en effroi, l'instant d'après, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle ne retrouvait plus nulle part ses épaules : tout ce qu'elle pouvait voir, en abaissant son regard en direction du sol, c'était un cou d'une longueur démesurée, qui, comme un pédoncule géant, semblait sortir d'un océan de verts feuillages qui s'étendaient bien loin au-dessous d'elle. " Toute cette verdure, qu'est-ce que cela peut bien être? se demanda Alice. Et où donc sont passées mes épaules ? Et, oh! mes pauvres mains, comment se fait-il que je ne puisse vous voir ? " Elle les agitait tout en parlant, sans autre résultat que de provoquer un remuement infime au sein des lointaines frondaisons. Puis elle essaya d'abaisser sa tête jusqu'à ses mains, et elle fut ravie de constater que son cou pouvait aisément se tordre dans n'importe quel sens, tel un serpent. Elle venait tout juste de réussir à l'infléchir vers le soi en lui faisant décrire un gracieux zigzag, et elle était sur le point de plonger la tête parmi les frondaisons dont elle découvrait qu'elles n'étaient autres que les cimes des arbres sous lesquels elle avait erré à l'aventure quelques instants plus tôt, lorsqu'un sifflement aigu la fit reculer précipitamment : un gros pigeon s'était jeté de plein fouet sur son visage et la frappait violemment de ses ailes. " Serpent! " criait le pigeon. " Je ne suis pas un serpent, répondit avec indignation Alice, laissez-moi donc tranquille! " " J'ai essayé tous les moyens! dit le pigeon d'un air désespéré dans une sorte de sanglot; mais aucun ne semble approprié! " " Je n'ai pas la moindre idée de ce dont vous parlez ", dit Alice. " J'ai essayé dans les racines des arbres, j'ai essayé dans les talus, j'ai essayé dans les haies, poursuivit, sans l'écouter, le pigeon; mais, hélas! ces serpents! il n'y a pas moyen de les contenter! " Alice était de plus en plus intriguée, mais elle pensa qu'il était inutile d'ajouter quoi que ce fût avant que le pigeon n'eût fini de parier. " Comme si ce n'était pas assez de souci que de devoir couver les oeufs, dit le pigeon; " faut encore que les serpents me tiennent nuit et jour sur le qui-vive! Ma foi, je n'ai pas fermé l'oeil une seule seconde durant ces trois dernières semaines! " " Je suis navrée d'apprendre que vous avez eu des ennuis ", dit Alice, qui commençait à deviner ce que le pigeon voulait dire. " Et voilà, poursuivit le pigeon en élevant la voix jusqu'au cri, voilà qu'au moment où j'avais jeté mon dévolu sur l'arbre le plus haut de la forêt, et où je pensais enfin être débarrassé d'eux, voilà qu'il faut qu'ils se mettent à descendre du ciel! Fi donc! Serpent! " " Mais je ne suis pas un serpent, vous dis-je, protesta Alice, je suis une... je suis une... " " Eh bien! Qu'êtes-vous donc ? dit le pigeon, je vois bien que vous essayez d'inventer quelque chose! " " Je... je suis une petite fille ", répondit sans grande conviction Alice, se rappelant toutes les métamorphoses qu'elle avait, ce jour-là, subies. " Comme c'est vraisemblable! s'exclamais pigeon. J'ai vu nombre de petites filles dans ma vie, mais jamais aucune qui fût affligée d'un pareil cou! Non, vous êtes un serpent, j'en suis sûr et certain! Je suppose que vous allez à présent me dire que vous n'avez jamais goûté à un oeuf! " " J'ai goûté aux oeufs, certainement, dit Alice, qui était une petite fille très franche, mais vraiment je ne voudrais pas des vôtres. Je ne les aime pas crus. " " Eh bien, allez-vous-en, alors! " dit le pigeon en allant se réinstaller sur son nid. Alice s'accroupit au milieu des arbres, non sans peine, car son cou s'embarrassait continuellement parmi les branches et, à chaque instant, elle devait s'arrêter pour le dégager. Au bout d'un certain temps elle se souvint qu'elle tenait toujours en main les morceaux de champignon, et elle se mit très soigneusement à grignoter l'un, puis l'autre, grandissant parfois et d'autres fois rapetissant, jusqu'à ce qu'elle eût réussi à revenir à sa taille habituelle. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait été de la taille normale qu'elle en ressentit tout d'abord une impression étrange; mais elle s'y habitua en quelques minutes et se mit à se parler comme à son ordinaire : " Allons! la moitié de mon plan est à présent réalisé ! Comme toutes ces transformations sont déconcertantes! Je ne suis jamais certaine de ce que je vais devenir d'une minute à l'autre! Néanmoins, j'ai recouvré une taille normale; le prochain objectif, c'est d'entrer dans ce merveilleux jardin - comment y parvenir, je me le demande ? " Comme elle disait cela, elle remarqua que l'un des arbres comportait une porte permettant d'y pénétrer : " C'est très curieux, pensa-t-elle, mais tout est curieux aujourd'hui. Je peux aussi bien y entrer. " Et elle y entra. Une fois de plus elle se trouva dans la longue salle et près de la petite table de verre . " Eh bien, je m'y prendrai mieux, cette fois-ci, dit-elle à part soi, et elle commença par prendre la petite clé d'or et par déverrouiller la porte qui menait dans le jardin. Puis elle se mit en devoir de manger les morceaux du champignon jusqu'à ce qu'elle eût à peu près quarante centimètres de haut : et c'est alors... qu'elle se trouva enfin dans le splendide jardin, parmi les brillants parterres de fleurs et les fraîches fontaines. CHAPITRE QUATRE Près de l'entrée du jardin se dressait un grand rosier : les roses qui le couvraient étaient blanches, mais trois jardiniers s'affairaient à peindre ces roses en rouge. Alice se dit que c'était là une bien étrange occupation, et elle s'approcha pour les regarder faire. Au moment où elle arrivait à leur hauteur, elle entendit l'un d'eux qui s'exclamait : " Fais donc attention, Le Cinq! Ne m'éclabousse pas de peinture comme cela! " " Ce n'est pas ma faute, répliqua, d'un ton maussade, Le Cinq. C'est Le Sept qui m'a poussé le coude. " En entendant cela, Le Sept leva les yeux et dit : " Félicitations, Le Cinq! Toujours à prétendre que c'est la faute d'autrui! " " Toi, tu ferais mieux de te taire! " répliqua Le Cinq. " Pas plus tard qu'hier, j'ai entendu la Reine dire que tu méritais d'avoir la tête tranchée! " " Pourquoi cela? " demanda celui qui avait parlé le premier. " Ça, Le Deux, ce ne sont pas tes oignons ! " répondit Le Sept. " Pardon, ce sont justement les siens repartit Le Cinq. Et je vais lui répondre : C'est parce que Le Sept avait apporté à la cuisinière des oignons de tulipes au lieu de pommes de terre. " Le Sept jeta par terre son pinceau et il venait de dire : " Certes, de toutes les injustices... ", quand son regard se posa par hasard sur Alice en train de les observer. Il s'interrompit tout net. Les autres se retournèrent et tous trois se découvrirent et s'inclinèrent très bas devant la petite fille. " Voudriez-vous, je vous prie, me dire, demanda quelque peu intimidée, Alice, pourquoi vous peignez les roses que voici ? " Le Cinq et Le Sept restèrent cois, se contentant de regarder Le Deux. Ce dernier, à voix basse, avoua : " Eh bien, voyez-vous, Mademoiselle, le fait est que ce rosier-ci eût dû être un rosier fleuri de roses rouges, et que nous avons planté là, par erreur, un rosier blanc; or, si la reine venait à s'en apercevoir, nous serions tous assurés d'avoir la tête tranchée. C'est pourquoi, voyez-vous, Mademoiselle, nous faisons de notre mieux, avant qu'elle n'arrive, pour... " A cet instant, Le Cinq, qui depuis quelque temps surveillait d'un air inquiet le jardin, s'écria: " La Reine! La Reine! " Les trois jardiniers se jetèrent immédiatement à plat ventre sur le sol. On entendit un bruit qui semblait être produit par les pas d'un grand nombre de personnes, et Alice, qui brûlait d'envie de voir la Reine, se retourna. D'abord venaient dix soldats porteurs de masses d'armes en forme d'as de trèfle : ces soldats étaient tous, comme les trois jardiniers, plats et rectangulaires; leurs mains et leurs pieds se trouvaient fixés à leurs quatre angles; venaient ensuite dix courtisans : ceux-ci portaient des habits constellés de diamants taillés en forme d'as de carreaux, et marchaient deux par deux, comme les soldats. Après eux venaient les enfants royaux - ils étaient au nombre de dix, et ces chers petits s'avançaient par couples, la main dans la main, en sautelant gaiement : ils étaient ornés de cœurs de la tête aux pieds. A leur suite venaient les invités - Rois et Reines pour la plupart - parmi lesquels Alice reconnut le lapin blanc: il parlait d'une manière craintive et précipitée, en souriant de tout ce que l'on disait, et il passa près d'Alice sans faire attention à elle. Suivait encore le Valet de Cœur, portant la couronne royale sur un coussin; et, à la fin de cet imposant cortège, venaient LE ROI ET LA REINE DE COEUR. Quand les personnages qui formaient le cortège arrivèrent à la hauteur d'Alice, ils s'arrêtèrent tous pour la regarder, et la Reine demanda, d'un ton de voix sévère: " Qui est-ce donc ? " Elle s'adressait au Valet de Cœur, qui, pour toute réponse, s'inclina en souriant. " Crétin! " s'exclama la Reine en relevant la tête d'un air impatient; puis, se tournant vers Alice, elle poursuivit : " Comment vous appelez-vous ? " " Je me nomme Alice, s'il plaît à votre Majesté ", répondit très poliment la fillette; mais elle ajouta à part soi : " Ma foi, ces gens-là, après tout, ne sont qu'un jeu de cartes. Je n'ai nulle raison d'avoir peur d'eux!" " Et qui sont ceux-ci ? " demanda la Reine en montrant du doigt les trois jardiniers prosternés autour du rosier; car, voyez-vous bien, du fait qu'ils étaient couchés, face contre terre, et que le motif qui ornait leur dos était identique à celui des autres cartes du jeu, elle ne pouvait dire si c'étaient des jardiniers, ou des soldats, ou des courtisans, ou encore trois de ses propres enfants. " Comment le saurais-je ? répondit Alice, surprise de sa propre audace. Ce n'est pas mon. affaire, à moi. " De rage, la Reine devint cramoisie. Après avoir lancé à la fillette un regard furibond, elle se mit à hurler : " Qu'on lui tranche... " " Sottises que tout cela! " dit, d'une voix forte et décidée, Alice, et la Reine se tint coite. Le Roi mit la main sur le bras de son épouse en lui faisant timidement remarquer : " Veuillez considérer, chère amie, que ce n'est là qu'une enfant! " La Reine se détourna de lui avec colère, et ordonna au Valet : " Retournez-les! " Le Valet, très délicatement, du bout du pied, retourna les cartes. " Debout! " cria la Reine, d'une voix stridente et exaspérée. Les trois jardiniers se dressèrent tout aussitôt d'un bond, et se mirent à faire des courbettes devant le Roi, la Reine, les enfants royaux et tous les autres assistants. " Arrêtez! glapit la Reine, vous me donnez le tournis. " Puis, se tournant vers le rosier, elle poursuivit " Qu'étiez-vous donc en train de faire là ? " " Plaise à votre Majesté, répondit d'un ton de voix très humble Le Deux, en mettant un genou en terre, nous essayions... " " Je vois! dit la Reine, qui entre-temps avait examiné les roses: qu'on leur tranche la tête! " Le cortège se remit en marche, trois des soldats s'en détachant pour exécuter les infortunés jardiniers qui se précipitèrent vers Alice pour implorer sa protection. " On ne vous tranchera pas la tête! " dit Alice en les mettant dans sa poche : les trois soldats les cherchèrent tout d'abord autour d'elle, puis s'en allèrent tranquillement reprendre leur place dans le cortège. " Leur a-t-on bien tranché la tête ? " s'enquit, à tue-tête, la Reine. " Ils ont bel et bien perdu la tête, s'il plaît à votre Majesté! " répondirent à tue-tête les soldats. " C'est parfait! cria la Reine. Savez-vous jouer au croquet ? " Les soldats se tenaient cois en regardant Alice à qui la question évidemment s'adressait. " Oui ", cria Alice de toute la force de ses poumons. " Venez donc, alors! " rugit la Reine, et Alice se joignit au cortège en se demandant bien ce qu'il allait se passer ensuite. " Il fait... il fait très beau temps aujourd'hui! " dit, tout près d'elle, une voix craintive. Elle cheminait aux côtés du lapin blanc qui fixait sur son visage un regard inquiet. " Très beau, répondit Alice. Où donc est la Marquise ? " " Chut, chut ! dit le lapin à voix basse. Elle va vous entendre. La Reine, c'est la Marquise, ne saviez-vous pas cela ? " "Non, je ne le savais pas, dit Alice, qu'est-ce à dire? " " Reine de Coeur, chuchota le lapin en approchant sa bouche de l'oreille d'Alice, et Marquise des Tortues fantaisie ". " " De quelles tortues peut-il bien s'agir ? " s'enquit Alice, mais on n'eut pas le temps de lui répondre, car on était arrivé au terrain de croquet, et le jeu commença immédiatement. Alice se dit qu'elle n'avait, de sa vie, vu un aussi bizarre terrain de croquet : il n'était constitué que de creux et de bosses; les boules, c'étaient des hérissons vivants, les maillets des autruches vivantes, et les soldats devaient se plier en deux, pieds et mains appuyés au sol, pour former les arceaux. La principale difficulté, dès le début, pour Alice, eut trait au maniement de son autruche; elle réussissait assez aisément à la tenir à bras-le-corps, les pattes pendantes, mais en général, au moment précis où, ayant obtenu un raidissement satisfaisant du cou de l'oiseau, elle s'apprêtait à lui faire frapper de la tête le hérisson, comme par un fait exprès l'autruche se retournait pour la regarder dans les yeux d'un air si intrigué qu'elle ne pouvait s'empêcher d'éclater de rire; et, quand elle lui avait fait baisser la tête et s'apprêtait à recommencer, il était exaspérant de constater que le hérisson s'était déroulé et qu'il s'éloignait de son allure traînarde, en outre, il se trouvait presque toujours un creux ou une bosse sur la trajectoire qu'elle voulait imprimer au hérisson; et comme, de plus, les soldats, pliés en deux, ne cessaient de se redresser pour s'aller placer en d'autres secteurs du terrain, Alice en arriva vite à conclure que c'était là, vraiment, un jeu très difficile. Les joueurs jouaient tous en même temps sans attendre leur tour; ils ne cessaient de se quereller en criant à tue-tête, si bien qu'au bout d'un très court laps de temps la Reine entra dans une furieuse colère et se mit à arpenter le terrain en trépignant et en criant à peu près une fois par minute : " Que l'on tranche la tête à celui-ci! Que l'on tranche la tête à celle-là! " Tous ceux qu'elle condamnait étaient aussitôt mis en état d'arrestation par les soldats, qui, bien entendu, pour ce faire, devaient cesser d'être des arceaux, de sorte qu'au bout d'une demi-heure environ, il ne restait plus d'arceaux et que tous les joueurs, à l'exception du Roi, de la Reine et d'Alice, étaient sous bonne garde et en instance d'exécution. Alors la Reine, hors d'haleine, abandonna la partie et demanda à Alice : " Avez-vous déjà vu la Tortue fantaisie " ? " " Non, répondit Alice, je ne sais même pas ce que c'est qu'une Tortue " fantaisie ". " " Venez, alors, dit la Reine; elle va vous raconter son histoire. " Tandis qu'elles s'éloignaient ensemble, Alice entendit le Roi annoncer à voix basse à l'ensemble des condamnés : " Vous êtes tous graciés. " " Allons, voilà au moins une bonne parole! " se dit Alice, que les nombreuses exécutions ordonnées par la Reine avaient fort affectée. Bientôt, elles rencontrèrent un Griffon qui, allongé au soleil, était plongé dans un profond sommeil. (Si vous ne savez pas ce que c'est qu'un Griffon, regardez l'image) : " Debout, paresseux, ordonna la Reine; emmenez cette jeune personne voir la Tortue " fantaisie " et écouter son histoire. Pour ma part, je dois rebrousser chemin pour aller assister à quelques exécutions que j'ai ordonnées. " Et, là-dessus, elle s'éloigna, laissant Alice seule avec le Griffon. Alice n'aimait pas beaucoup l'aspect de cette créature, mais, à tout prendre, elle estima qu'il n'était pas plus périlleux de demeurer en sa compagnie que de suivre cette Reine féroce : elle attendit donc. Le Griffon se mit sur son séant et se frotta les yeux; puis il regarda la Reine jusqu'à ce qu'elle fût hors de vue; alors il se mit à rire sous cape. " Comme c'est drôle! " dit-il, de manière à n'être entendu que d'Alice et de lui-même. " Qu'est-ce qui est drôle ? " demanda Alice. " Mais son comportement, à elle, bien sûr, répondit le Griffon. Tout se passe dans son imagination; on n'exécute jamais personne, voyez-vous bien. Venez! " " Tout le monde, ici, me dit : venez! pensa, tout en suivant le Griffon sans trop de hâte, Alice; on ne m'a jamais donné tant d'ordres, de ma vie, jamais! " Ils n'étaient pas allés bien loin lorsque, à quelque distance, ils aperçurent la Tortue " fantaisie " assise, l'air triste et esseulé, sur une petite corniche de rocher. Tandis qu'ils s'approchaient d'elle, Alice l'entendait pousser des soupirs à fendre l'âme. Elle ressentit pour elle une profonde pitié : " Quelle est la cause de son chagrin?", demanda-t-elle au Griffon. Et le Griffon de répondre à peu près ce qu'il avait répondu précédemment pour la Reine : " Tout se passe dans son imagination : en réalité elle n'a aucun motif de chagrin, voyez-vous bien. Venez! " Ils s'approchèrent donc de la Tortue " fantaisie " qui les regarda venir de ses grands yeux embués de larmes, mais d'abord se tint coite. " Cette jeune personne que voici, dit le Griffon, elle voudrait bien que vous lui racontiez votre histoire, pour sûr. " " Je vais la lui raconter, répondit, d'une voix caverneuse, la Tortue " fantaisie ". Asseyez-vous, tous deux, et ne dites pas un mot avant que je n'en aie fini. " Ils s'assirent donc, et, durant quelques minutes, nul ne prit la parole. Alice se dit: "Je ne vois pas comment elle pourra jamais en finir si elle ne commence pas. " Néanmoins elle attendit patiemment. " Jadis, dit enfin, dans un profond soupir, la Tortue " fantaisie ", jadis j'étais une vraie Tortue. " Ces paroles furent suivies d'un très long silence, rompu seulement de temps à autre par un " hjckrrh! " poussé par le Griffon, et par les longs sanglots incessants de la Tortue " fantaisie ". Alice était sur le point de se lever et de dire : " Merci, madame, de m'avoir raconté votre histoire si intéressante "; mais elle ne pouvait s'empêcher de penser que la Tortue avait sûrement encore quelque chose à dire. Elle resta donc assise, immobile et sans souffler mot. " Quand nous étions petits, reprit enfin la Tortue " fantaisie " d'une voix plus sereine, bien qu'un bref sanglot la secouât encore de temps à autre, nous allions en classe dans la mer. La maîtresse était une vieille tortue que nous appelions la Tortoise... " " Pourquoi l'appeliez-vous la Tortoise, puisque c'était une tortue ? " s'enquit Alice. " Nous l'appelions la Tortoise parce que, tous les mois, elle nous faisait passer sous la toise, répondit avec colère la Tortue " fantaisie ". Vraiment, je vous trouve l'esprit bien obtus! " " Vous devriez avoir honte de poser une question aussi naïve ", ajouta le Griffon; après quoi tous deux restèrent silencieux à regarder la pauvre Alice, qui eût voulu rentrer sous terre. Enfin le Griffon dit à la Tortue "fantaisie": " Reprenez un peu les rails, ma vieille! Ne vous appesantissez pas là-dessus jusqu'à demain! " Et la Tortue " fantaisie " poursuivit en ces termes : " Il est possible que vous n'ayez pas beaucoup vécu sous la mer... (" effectivement, je n'y ai guère vécu ", dit Alice) et peut-être n'avez-vous jamais été présentée à un homard... " Alice commençait de dire : " J'ai goûté une fois... " mais elle s'interrompit tout net et déclara : " Non jamais "... " de sorte que vous ne pouvez imaginer quelle ravissante danse c'est que le Quadrille des Homards! " " Je dois avouer que non, répondit Alice. Quelle sorte de danse est-ce là ? " " Eh bien, expliqua le Griffon, on commence par s'aligner sur un rang le long du rivage de la mer... " " Sur deux rangs! rectifia la Tortue " fantaisie " d'abord les phoques, ensuite les tortues, le saumon, etc. et l'on fait deux pas en avant... " " Chacun prenant un homard pour cavalier! " s'écria le Griffon. " Bien sûr, dit la Tortue " fantaisie " : on fait deux pas en avant à la rencontre de son cavalier... " " On change de homard, on fait deux pas en arrière... " poursuivit le Griffon. " Puis, voyez-vous, reprit la Tortue " fantaisie ", on jette les... " " Les homards! " cria le Griffon en bondissant dans les airs. " Le plus loin possible dans la mer... " " On les rejoint à la nage! " hurla le Griffon. " On fait un saut périlleux dans l'eau! " cria la Tortue " fantaisie " en exécutant de folles cabrioles. " On change de nouveau de homard! reprit, d'une voix suraiguë, le Griffon, et ensuite... " " C'est tout ", dit la Tortue " fantaisie " en baissant brusquement là voix; et les deux créatures qui, pendant toute la durée de leur démonstration, n'avaient cessé de bondir frénétiquement en tous sens, se rassirent, très tristes et très calmes, et regardèrent Alice. " Cela doit être une très jolie danse ", dit la fillette, impressionnée. " Voulez-vous que l'on vous montre un peu comment elle se danse ? " demanda la Tortue " fantaisie ". " J'en serais ravie ", répondit Alice. " Essayons d'en exécuter la première figure! proposa au Griffon la Tortue " fantaisie "; on peut très bien, voyez-vous, l'exécuter sans homard. Qui de nous deux va chanter ? " " Oh! chantez, vous, implora le Griffon. J'ai oublié les paroles. " Ils se mirent à danser en rond, d'un ' air solennel, autour d'Alice, en lui marchant de temp> à autre sur les orteils lorsqu'ils passaient trop près d'elle, et en marquant le pas avec leurs pattes de devant, tandis que la Tortue " fantaisie " chantait, d'une voix traînante et mélancolique, ces paroles : " Là-bas, dessous la mer aux sombres profondeurs, Se meuvent les homards aux nobles épaisseurs... Ils aiment à danser avec toi, avec moi, Mon cher Saumon, toujours en joie. " Le Griffon se joignit à eux pour chanter les paroles du refrain, que voici : " Monte et descends, Saumon, dans l'onde amère, Viens ici tortiller ton robuste derrière; De tout ce que l'on pêche en fait de gros poissons, Il n'en est un seul d'aussi bon que le Saumon. " " Merci " dit Alice, tout heureuse que la figure fût terminée. " Essaierons-nous de danser la seconde figure 9 demanda le Griffon, ou préféreriez-vous que l'on chante une chanson ? " " Oh! une chanson, je vous en prie! " répondit Alice avec un empressement tel que le Griffon grommela, quelque peu vexé : " Heum! Chacun son goût! Chantez-lui : Soupe à la Tortue, voulez-vous, ma vieille ? " La Tortue " fantaisie " poussa un profond soupir et, d'une voix que les sanglots étouffaient parfois, se mit à chanter : " Belle Soupe, onctueuse, et odorante, et verte, Qui reposes, brûlante, en la soupière oui,erte, Que ne donnerait-on pour avoir l'avantage De te savourer, cher, délicieux potage! Belle Soupe, Soupe, Soupe, Soupe du soir! . Bé...elle, bé...elle Sou...oupe! Bé...elle, bé...elle Sou...oupe! Sou...oupe, Sou...oupe, Sou...ou...oupe du soir, Bé...elle, bé...elle Sou...oupe! " Chantez-nous encore une fois le refrain! " s'écria le Griffon, et la Tortue " fantaisie " commençait tout juste à l'entonner de nouveau lorsqu'on entendit au loin une voix qui clamait : " L'audience est ouverte! " " Venez! " ordonna le Griffon; et, prenant par la main Alice, il partit en toute hâte, sans attendre la fin de la chanson. " De quelle audience s'agit-il ? " s'enquit, haletante, sans cesser de courir, Alice; mais le Griffon se contenta de répéter : " Venez! " en courant de plus belle, tandis que, portés par la brise qui les suivait, leur parvenaient de plus en plus faiblement les mots mélancoliques : " Sou...oupe, Sou...oupe, Sou...ou...oupe du soir! Bé...elle, bé...elle Sou...oupe! " A l'arrivée du Griffon et d'Alice, le Roi et la Reine étaient assis sur leur trône, entourés d'une foule nombreuse : le Valet était sous bonne garde : et devant le Roi se tenait le lapin blanc, tenant d'une main une trompette et, de l'autre, un rouleau de parchemin. " Héraut! lisez l'acte d'accusation! " s'écria le Roi. Sur ce, le lapin blanc souffla très fort, trois fois de suite, dans sa trompette, puis il déroula le parchemin et lut les vers ci-après : " Notre Reine de Cœur, elle avait fait des tartes, Tout au long d'un beau jour d'été,- Mais le Valet de Cœur a dérobé ces tartes Et les a toutes emportées! " " Préparez-vous à entendre les témoignages, dit le Roi, et ensuite la sentence! " " Non! dit la Reine, d'abord la sentence, et ensuite les témoignages! " " Quelle bêtise! s'écria Alice, si fort que chacun des assistants fit un bond, que cette idée d'entendre d'abord la sentence! " Taisez-vous! " ordonna la Reine. " Jamais de la vie! dit Alice, vous n'êtes qu'un jeu de cartes! Qui se soucie de vous ? " A ces mots, le jeu tout entier s'envola dans les airs, puis vint retomber en désordre sur Alice : elle poussa un petit cri de frayeur, et tenta de repousser l'avalanche des cartes... Elle se retrouva couchée sur le talus, la tête reposant sur les genoux de sa sœur, qui lui enlevait délicatement du visage quelques feuilles mortes chues des arbres voisins. " Réveille-toi! Alice chérie, lui disait sa sœur. Vrai, quel bon somme tu as fait! " " Oh! j'ai fait un songe bien curieux! " répondit Alice, et elle raconta à sa sœur toutes ses Aventures Sous Terre telles que vous venez de les lire; et lorsqu'elle eut achevé son récit, sa sœur l'embrassa et lui dit : " Ce fut là, certes, ma chérie, un rêve bien singulier; mais, à présent, va vite prendre ton thé; il se fait tard. " Aussi Alice s'en fut-elle en courant en songeant (de son mieux) au merveilleux rêve que ç'avait été. Mais sa sœur était restée assise un peu plus longtemps, observant le soleil couchant, et pensant à la petite Alice et à ses Aventures, si bien qu'elle aussi se mit à rêver à sa manière et voici ce que cela donna: Elle vit une vieille cité et une tranquille rivière serpentant près d'elle le long de la plaine, et, descendant le courant, venait lentement une barque avec, à son bord, une joyeuse bande d'enfants. Elle pouvait entendre leurs voix et leurs éclats de rire comme de la musique sur l'eau. Et, parmi elles, il y avait une autre petite Alice, assise à écouter une histoire qu'on lui racontait. Elle écoutait les paroles du conte et voilà que c'était le rêve de sa petite sœur. Aussi la barque serpentait-elle doucement, sous le brillant jour d'été, avec son joyeux équipage et sa musique de voix et d'éclats de rire, jusqu'au moment où elle disparut derrière un des nombreux tournants de la rivière et qu'elle ne la vit plus. Alors elle pensa (dans un rêve à l'intérieur de son rêve, en fait) que cette même petite Alice, dans l'avenir, deviendrait une femme adulte; et qu'elle garderait, à travers ses années de maturité, le cœur simple et aimant qu'elle avait, étant enfant; elle la vit, entourée d'autres petits enfants, dont elle ferait briller les yeux en leur racontant maintes merveilleuses histoires, y compris, peut-être, ces mêmes aventures d'autrefois de la petite Alice; et dont elle partagerait les petits chagrins et les naïves joies, en se souvenant de sa propre enfance et des heureuses journées d'été.