Sommaire
Etre dans le rêve de l'autre

par Pierre Bastin




        "On dit que nous autres photographes sommes au mieux une race aveugle, que dans les plus jolis visages nous ne pouvons voir qu'un rapport d'ombre et de lumière, que nous admirons rarement, que nous n'aimons jamais. C'est une erreur que je tiens à détruire."

        L'auteur de ces lignes est le révérend Charles Lutwidge Dodgson (1832-1898), écrivain anglais, mathématicien et logicien de talent et professeur àOxford. On lui doit plusieurs oeuvres scientifiques comme un "Traité élémentaire des déterminants" et un "Manuel de géométrie algébrique".

        Ses premiers écrits révèlent ses talents dans l'exercice du nonsense, son goûtde la logique et son penchant pour les paradoxes. Dans ses toutes dernières oeuvres, il se plaira à utiliser avec humour la logique mathématique.

        Mais, ce n'est pas àce titre que le révérend Dodgson nous intéresse ici. Il eut le génie de saisir très vite toute l'importance de la photographie en tant qu'art. Et il devint assurément un grand photographe marqué par l'esthétique préraphaélite et que l'on situe aujourd'hui dans la mouvance de la grande Julia Margaret Cameron qu'il fréquenta.

        S'il put être ce photographe, c'est grâce aux petites filles qu'il avait su changer en "enfants-fées". Et c'est peut-être tout simplement une grande histoire d'amour universelle.

        Professeur découragé, après un an et demi de pratique, du prestigieux Collège Christ Church (inscrit en mai 1850, il s'y installera le 24 janvier 1851 pour ne le quitter que 37 ans plus tard, le 14 janvier 1898,  jour de sa mort) il y devint "Bachelor of Arts" en décembre 1854.

        C'est entre 1855 et 1856 qu'intervient le grand tournant dans sa vie. Il fait ses débuts littéraires, prend, le 1er mars 1856, le pseudonyme de Lewis Carroll, découvre en même temps la photographie par la lecture d'un ouvrage intitulé "Les merveilles de la photographie", rencontre celle qui allait donner à sa création littéraire et à sa création photographique, et même à sa vie affective, un élan décisif : Alice Pleasance Liddell. Elle avait tout juste quatre ans.

        Lewis Carroll a vingt-quatre ans, la photographie en a dix-sept. Le procédé au collodion n'a que cinq ans. Il s'y adonne avec passion et fait la découverte de sa nouvelle vocation. Il a le don, le feu sacré. Il lui faudra un minimum de temps pour en acquérir la maîtrise. Le résultat : des centaines de photos, souvent d'une remarquable qualité technique et esthétique. Cette passion durera trente ans.

        Mais sa photographie présente une importance encore plus grande par son rapport avec le choix de modèles privilégiés : les petites filles. Avec Alice Liddell débutèrent les paradis enfantins et la révolution du merveilleux. C'est pour elle qu'il écrivit "Alice au pays des merveilles"et sa suite "De l'autre côté du miroir" et c'est d'abord pour elle qu'il commença à consacrer la plus grande partie de son temps à la photographie.

        Puis il y en eut des dizaines d'autres, comme Gertrude Chataway à qui Lewis Carroll dédicacera"La Chasse au Snark", Xie Kitchin, les soeurs d'Alice Lorina et Edith, Ella, fille d'un professeur de sanscrit à Oxford, Alice Jane Donkin qui épousera Wilfridle frère du photographe, Mary, la fille du peintre John Everett Millais, Mary Josephine MacDonald, Alice Murdoch. En 1863, il note dans son Journal le nom de cent sept fillettes déjà photographiées...

        Quand Lewis Carroll ne les photographie pas, ou ne les emmène pas au théâtre ou en barque, il écrit à ses petites amies-enfants : un nombre incalculable de lettres, dont il conservait la liste dans un "registre"qu'il ouvrit à l'âge de 29 ans et qui se termine au n°98.721...

        Pour Lewis Carroll, la photographie est aussi une affaire de temps, une machine à remonter le temps, comme la montre à remonter le temps du Professeur dans"Alice au pays des merveilles", permettant d'assister plusieurs fois à une même scène. C'est l'expression symbolique de ce temps de rêve où le temps et l'espace sont maniables à volonté, et qui lui permet d'oublier tout ce qui le sépare de ses modèles qui ne s'arrêtent pas de grandir.

        Comme le note Manuela Morgaine, "Lewis Carroll aurait voulu enlever les petites filles au monde, au moins jusqu'à l'adolescence, créer avec elles un type de relations qui hors d'eux n'existerait pas. Inventer pour elles une mathématique et une logique toutes nouvelles qui seraient applicables aux êtres et aux choses, sophistiquer une tendresse amoureuse qui ne les offusquerait pas.... C'est qu'il espérait d'elles l'effort soutenu d'une pose interminable pendant laquelle ils ne se quitteraient pas des yeux, lui qui bégayait dès qu'il les perdait de vue...".

        Jusqu'à sa mort, Lewis Carroll n'aura eu qu'un rêve fou : pouvoir empêcher les petites filles de grandir. Humpty Dumpty l'ordonne à Alice : "Arrêtez-vous à sept ans !". En quelque sorte, il y arriva grâce à la photographie qui lui permit de les rendre "prisonnières" de leur âge.

        Et Lewis Carroll n'est-il pas lui-même le "roi rouge" dans "Alice au pays des merveilles", le roi reclus dans son rêve ?

        - "Il est présentement en train de rêver, dit Tweedledee ; et de quoi croyez-vous qu'il rêve ?

        - Nul ne peut deviner cela, répondit Alice.

        - Allons donc ! Il rêve de vous ! s'exclama Tweedledum en battant des mains d'un air triomphant. Et s'il cessait de rêver de vous, où croyez-vous donc que vous seriez ?"

        Etre dans le rêve de l'autre, n'est-ce pas vivre de son amour ? Lewis Carroll fut inlassablement amoureux.

Paru dans "Médiascope", le supplément culturel duquotidien liégeois "La Wallonie",
le vendredi 6 novembre1992.

Précédent